[Archives] Aujourd’hui, j’ai fais les courses

Cet article a été écrit en 2017, il sera corrigé/mis à jour prochainement.

Aujourd’hui, petit article. Juste une tranche de vie.

Aujourd’hui, je dois faire les courses. Un jour comme les autres, je vais faire les courses tout les deux, trois jours. Comme je n’ai pas de voiture, je vais régulièrement dans la petite supérette, à dix minutes à pied. Je travaille de chez moi, et je profite de ces petites occasions pour voir le soleil, sortir un peu. J’habite à la limite entre un quartier populaire, et un quartier plus aisé. Un centre social fait face à un lycée privé.

Si je vous parle de ce sujet au combien peu intéressant, c’est que cette sortie représente pour moi quelque chose de spécial. C’est le moment où je m’expose aux regards des étrangers, où on va juger de mon passing.

Le « passing », c’est la capacité à éviter qu’on se méprenne sur mon genre, et qu’on me prenne pour un homme. Ça peut sembler trivial, mais lorsque vous êtes transgenre, tout votre monde risque de tourner autour de ça.

Pour ma part, j’assume ma transidentité. Je n’ai jamais fais de chirurgie, et il me reste encore 8-9 mois avant que les hormones ait atteins leurs effets maximaux. Non, je ne suis pas comme ces modèles au passing idéal, mais est-ce que ça doit m’empêcher de vivre ?

Mon objectif, ce matin, c’est que, personne ne m’appelle monsieur, personne ne me fixe trop longtemps, et que personne ne rit à mon passage. C’est déjà pas mal. Hormis si je dois croiser des groupes de jeunes de quartiers défavorisés, je ne crains pas pour ma sécurité. Tant pis si on repère ma transidentité, tant qu’on me vois plutôt comme une femme qui a pu être un homme, qu’un homme. C’est un privilège, de pouvoir penser comme ça, nombreux sont ceux et celles qui n’ont pas ma chance.

Viens le moment de la préparation. J’essaye différentes tenues. Nous sommes en mai, j’ai envie de porter des tenues plus légères. Je montre chaque tenue à mon compagnon. D’abord il me conseille, mais très vite il s’agace, il n’est pas une de mes copines avec qui je ferai du shopping.

Lui préfère que je porte des tenues très sages, qui n’attirent pas l’attention. Un pantalon, un haut sage et un gros manteau. Il n’apprécie pas les regards insistants. Il n’aime pas qu’on puisse penser qu’il soit homo car il sort avec une trans. Dans l’intimité de l’appartement, il oublie ma transidentité, à ses yeux je suis une femme sans parties génitales. Du coup, il n’aime pas sortir avec moi trop souvent.

Moi je préfère les jupes. Les pantalons rajoutent du stress, il faut s’arranger pour cacher « la bosse ». Ce n’est jamais agréable, et il y a toujours le risque que les choses se déplacent. Je n’aime pas devoir baisser les yeux discrètement dans la rue toutes les cinq minutes pour vérifier si tout va bien.

Et puis, ce que j’aime avec les jupes, c’est que ce n’est pas androgyne, aucun risque qu’on me prenne pour « un homo qui aime beaucoup se maquiller ».

Alors, aujourd’hui, ce sera une jupe, des collants blancs, un haut un peu décolleté et un simili trench-coat. Je ne porte plus de talons car mon compagnon est un chouilla petit que moi, et que je suis bien assez grande.

Puis viens le maquillage. Là, c’est toujours l’hésitation. Pas assez et on fait « mec », trop et on fait « trav ». Et puis, je vais faire les courses, je ne vais pas faire la fête. Alors, tout est léger, sauf les yeux. Depuis l’enfance, j’ai toujours trouvé mes yeux féminins. J’ai cessé de porter des lunettes car je voulais qu’on puisse les voir.

Je viens de passer une heure à essayer des choses et me préparer. Pour faire les courses. A penser à ce que penseront les gens, a des inconnus que je croiserai quelques secondes.

Parfois je passe beaucoup moins de temps. Je ne me maquille pas, j’enfile un sweat et un jean, une écharpe autour du nez, je prends la trottinette et je file, tête baissé.

Mais ici, je veux que le moment se passe bien. Ça conditionnera ma journée, évidemment. Je ne vais pas juste faire les courses, je vais aussi marcher tranquillement, profiter du soleil.

Il est temps de sortir. Un sac de course en main, le sac à main au bras de l’autre. Mon rythme cardiaque s’accélère, je n’ai plus envie de sortir. J’ai en tête toutes les remarques négatives que j’ai pu lire sur les Twitch chats à mon égard, tout les faits divers que je lis sur les subreddits trans. Toutes ces petites voix qui me hurlent de rester dans le cocon de mon appartement, les courses peuvent bien attendre demain.

Et puis merde, j’ai pas fais une transition pour rester planquer chez moi, terrifiée d’affronter le monde extérieur. Alors j’ouvre la porte.

Argh, le soleil est trop fort. Un œil à mon smartphone, midi. La pire heure. J’aurai du sortir plus tôt, mais il fallait que je me prépare.

Je remonte la rue. Par réflexe, je garde le sac de course à hauteur de bassin, juste au cas où. Je croise des gens, des jeunes, des vieux.

Je n’ose pas regarder où ils regardent, de peur qu’ils remarquent que je regardais s’ils me regardaient, et qu’alors ça trahirait le fait que j’accorde de l’importance à comment ils me regardent, et donc confirmerait que je ne suis pas « normale ».

Oui, c’est bien tordu. Je regarde devant moi. J’ai pourtant envie de regarder par terre. Mais « Les femmes regardent droit devant elles, sûres d’elles ». Avant ma transition, je regardais toujours à terre, je rasais les murs. Je n’ai plus ce luxe. « Arrête de marcher avec les épaules, marche avec les hanches », un autre conseil si on veut « passer ». J’ai peur de trop en faire, je ne veux pas avoir l’air d’une prostituée ou d’un travesti. J’essaye de me détendre. Alors je commence à rédiger dans ma tête cet article.

Je passe devant le lycée privé. Je n’aime pas cet endroit. Je sais que les jeunes sont cruels, surtout en bande. Qu’il le serait bien facile de m’humilier devant tout le monde. Alors je continue de marcher devant moi. Le sac de course me rassure, en le transportant, j’affiche la raison de ma présence dans la rue. Je vais à la superette. Je suis une personne normale.

Souvent, j’ai peur, lorsque je passe devant la maternelle. Qu’un enfant pose une question sur moi à sa maman, ou pire, qu’une mère prenne outrage que j’ose passer devant des enfants. Je me rappelle des Manifs pour Tous. Au yeux des plus conservateurs, je suis quelqu’un de pervers, un danger pour les enfants. Je les évite, par peur qu’on puisse penser que je puisse leur faire quelque chose. J’ai le droit de passer devant cette école, c’est le chemin le plus court entre chez moi et la supérette. Non, je ne rôde pas. Non, je ne suis pas un danger. Je prépare dans ma tête une réponse à tout les reproches qu’on puisse imaginer.

Lorsque parfois j’attire le regard d’un passant, j’essaye d’être rationnelle. Avant, moi aussi je regardais les filles qui passent. Et puis, j’ai une crinière blonde platine, et je fais 1m80, c’est pas courant, ça attire le regard. Ce n’est pas forcément parce qu’ils repèrent quelque chose. C’est en partie pour ça que toutes les cinq semaines, je retourne rafraîchir ma couleur, ça me donne une raison de penser qu’on me regarde pour autre chose que parce que je suis une « hideuse trans qui ne trompe personne ».

J’ai un regard assez critique sur moi même. Si je m’écoutais, je me cacherai éternellement. Bien sûr, s’afficher tout les jours sur internet, et recevoir l’avis d’anonymes, n’aide pas vraiment à la confiance en soi. L’anonymité permet aux gens de dire ce qu’ils veulent. Et j’ai toujours tendance à penser que les compliments sont là pour faire plaisir, tandis que les remarques négatives sont pensées.

« Des gens pensent que je suis un monstre, que je devrais me suicider, que j’ai une voix horrible et un physique à vomir. »

Quand j’y repense, c’est peut être normal d’avoir du mal à sortir, dans ces conditions. J’imagine ces mots que je peux lire dans la tête des gens qui me croisent.

Et puis, je me rappelle que les gens s’en foutent. Si je ne les remarque pas, pourquoi est-ce qu’ils me remarqueraient ?

Enfin arrivée. J’apprécie cette supérette, les employés ont l’habitude de me voir. Jamais je n’ai été mégenrée ici. Je ne l’ai jamais été, dans un magasin. Au pire, on remarque cette caissière qui dit «  aurevoir madame » à la cliente d’avant, et « bonjour/aurevoir » à soi, puis « bonjour madame » à la cliente d’après. Ça m’arrivait au début de ma transition, mais plus maintenant.

Le seul moment un peu stressant, c’est lorsqu’il faut parler à la caissière. La voix peut trahir. J’imagine les clients derrière moi qui m’entendent parler et pourraient penser « Ah, je le savais, sale travelo ». Alors j’essaye d’être avenante et de prendre ma plus jolie voix. Deuxième moment stressant, sortir la carte bancaire. Toujours à mon nom de naissance. Je le cache quand je la sors. Et puis, si on le remarque, parfois j’utilise bien la carte bancaire de mon compagnon. Mais je ne peux pas m’empêcher de le cacher.

Le retour se passe mieux. Déjà, car j’ai les courses à porter, et moins à penser. Et puis l’anxiété disparaît doucement. Je rentre, on range les courses, et pour me récompenser, deux petits pains au chocolats. Ça aura durer vingt cinq minutes, aucun incident, les gens font ça tout les jours, mais pour moi c’est une victoire. Je suis juste une femme qui fait les courses avant le repas du midi.

La prochaine fois, j’aurais sans doute un peu moins d’angoisse. Et j’ai trouvé une nouvelle tenue dans laquelle je me sens à l’aise.

J’aimerai vivre dans un monde où il ne faudrait pas de « passer ». Je n’ai pas honte d’être une femme transgenre. Mais j’ai honte qu’on puisse me prendre pour un travesti, un pervers, un danger. D’être un sujet de moquerie, voir un motif d’agression.
Être trans, aux yeux des gens, ça reste une tare inadmissible et quelque chose d’étrange qu’il faut combattre. Alors, il faut « passer », s’angoisser sur comment s’habiller, se maquiller, se comporter, parler, bouger, manger, vivre. Et c’est plutôt fatigant.

Voilà, c’était juste quelques mots, pour expliquer à travers quoi passe une personne transgenre, au quotidien.

Note : cet article contient des fautes, qui seront un jour peut être, corrigées.

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11 réflexions sur « [Archives] Aujourd’hui, j’ai fais les courses »

  1. Toujours aussi sympa de partager un moment de ta vie, c’est si bien raconté !
    Question perso : l’opération viendra aprés ou bien pas du tout ?
    En tous cas continue comme ca, le regard des gens peut etre tellement cruel parfois que c’est pâs toujours facile :s

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  2. Quelle angoisse! Merci de nous la faire partager, c’est en te comprenant et en se mettant à ta place que l’on peut éviter les petites choses qui semblent insignifiantes mais mettent mal à l’aise toutes celles et ceux qui sortent de la norme. Je suis un homme, hétéro, blanc, de la classe moyenne, et il peut être difficile de me rendre compte de ma place privilégiée (ne pas avoir peur de rentrer tard, ne pas se faire siffler dans la rue, trouver plus facilement du travail ou un appart’, ne pas avoir peur de se faire insulter) et d’avoir l’impression que c’est la vie de tout le monde.
    Merci de ton témoignage, c’est précieux.
    PS : Une bombe platine d’un mètre quatre vingt passe devant moi, je jette un œil 😉

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  3. Très bel article ! Même si je savais beaucoup de chose à propos du quotidien d’une femme (ou d’un homme) transgenre : le regard des autres et le regard de soi-même.
    Je ne préfère pas imaginer comment cela était pour toi en Novembre 2015, à « l’époque » où je t’ai « connue ».
    Pour ce qui est de la confiance en soi, ça viendra avec le temps, comme tu le dis si bien il ne te reste plus que neuf mois à attendre avant que les hormones aient atteint leurs effets maximaux. À ce moment ton moral devrait recevoir un bon boost ; et en plus d’être un avantage dans ma vie de tous les jours (sortie, etc…) ça sera également un avantage pour le stream (plus radieuse, énergétique et ça aura sûrement un impact sur tes résultats point de vue compétitif) et si tu veux dénicher un autre emploi. Je vois ta transition comme une grossesse : c’est pas très marrant mais une fois les neuf mois passés, tu seras soulagée et heureuse.
    Et pour ceux qui est des critiques, tu sais… tu as un point se vue très réaliste de ce que c’est que l’anonymat sur Internet et de ce que ça engendre, des critiques e

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  4. Salut Maethandra,
    Je te suivais sur millenium, avec difficulté au début surtout parce que tu parlais trop bas, mais tu as ensuite pris de l’assurance et j’ai pu apprécier tes streams très pédagogues.
    Sur le physique et l’identité, puisque c’est le sujet, oui je te trouvais pas canon voir masculine mais tu me faisais plus penser à une geek introvertie qu’à un mec. Bien évidemment, un jour je tombe sur ta confession et pour le coup intrigué, je fais même un tour sur google image pour mieux me rendre compte.
    A ce moment là, je me suis juste dis : Ah wai !? bah elle est quand même plus mignonne qu’un bon nombre de nanas que je croise tous les jours !

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  5. J’ai été vraiment très touché.

    J’aimerais pouvoir te donner de la force mais tu n’en as pas tellement besoin, tu sembles être déjà assez forte. Du coup j’aimerais que les gens soient moins cons mais malheureusement pour nous je n’y peux rien.

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  6. Salut Maethandra,

    Je te suivais à l’époque où les streamers Arma travaillaient pour Millenium. Je suis venu sur ce blog par curiosité, et à la lecture de cet article, il y a une chose qui m’a sauté aux yeux.

    L’article est bien écrit, pas de souci, c’est fluide et agréable à lire. Mais les tortures psychologiques que tu t’infliges pour aller faire juste une course font froid dans le dos.

    On sait tous que le monde est dur et que les gens peuvent être cruels, mais je pense sincèrement que tu devrais justement sortir plus souvent de ton cocon, pour t’affirmer et t’extérioriser. Prendre un bain de soleil, voir du monde, ça te ferait du bien.

    Je me doute que pour toi, qui te considère différente, ça peut paraître difficile, mais je pense qu’au bout d’un moment tu remarqueras que les gens vivent leurs vies et ne s’occupent pas de la vie des autres. Tu essuieras sans doute des moqueries, mais avec le temps tu n’y prêteras même plus attention et ton caractère se sera affirmé.

    Voilà, j’ai pris le temps de rédiger ce commentaire car ton mal-être évident m’a rappelé le mien à une époque, même si honnêtement, je n’ai jamais eu de souci d’un point de vue identité sexuelle. Je pense que la vie est courte et que quoique tu fasses, tu seras critiquée. Donc autant vivre ta vie à fond, et n’avoir aucun regret.

    Sur ce, bonne nuit et bonne continuation.

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  7. Ton article est très bien écrit.

    Je me disais juste que je n’aimerais pas être un travesti que tu sembles mettre au niveau de « pervers » et de « danger ». Il semblerait que la capacité à catégoriser et exclure n’épargne pas les exclus habituels.

    Je te rejoins tout à fait sur un phrase : « Et puis, je me rappelle que les gens s’en foutent. Si je ne les remarque pas, pourquoi est-ce qu’ils me remarqueraient ? ». En fait la plupart des gens sont, comme toi, focalisés sur eux-mêmes, leurs kilos en trop, leurs coupes de cheveux, leurs vêtements… chacun son masque social, sa raison de se cacher et de se penser particulier. Il faut une confiance en soi déjà bien développée simplement pour regarder le monde qui nous entoure et être capable de s’oublier.

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    1. Tu as raison, j’ai une « travestiphobie » qui ressort parfois dans mes articles. Les travestis, les dragqueen me mettent mal à l’aise, car on m’amalgame à eux, et j’ai, me concernant uniquement, des aspirations à être perçue sérieusement. J’essaye de corriger ça. La première insulte que tu entendra quand tu es trans sera « travelo », et de fil en aiguille j’ai développé un ressentiment, à tord.

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  8. moi je pense plutôt « ah je le savais c’est une trans ». C’est pas forcemment une remarque péjorative. C’est juste que parfois on a un décalage entre nos perceptions et leurs interpretations. son apparence me dit que c’est une femme mais pourtant je perçois des signes qui tendent à m’indiquer que c’est un homme. Ce déphasage est une sensation très déroutante et du coup quand on comprends qu’on a affaire a une trans ça devient clair et on se dit « ah mais je me disais bien que j’avais pas compris un truc ». C’est comme le coup de l’image qui est à la fois un lapin et un canard.

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